Le niveau de langage de l’information est un filtre invisible. Trop complexe, elle exclut. Trop simpliste, elle écrase. En construisant un workflow rigoureux avec Claude Sonnet 4.6, j’ai essayé de résoudre ce problème à l’échelle d’un catalogue entier.
L’essentiel
- Le filtre invisible : 28 % des adultes français peinent à comprendre un texte courant — et les articles de presse sont calibrés pour les autres.
- Ce qui était déjà accessible : L’épisode audio, format interview, vulgarise naturellement. Le problème, c’est l’article écrit qui accompagne chaque épisode.
- La contrainte centrale : Zéro invention, zéro hallucination — Claude ne travaille qu’à partir des sources documentées de l’épisode.
- Le résultat : 99 épisodes juniorisés, 99 infographies générées, en trois journées de travail intensif, seul, sans budget dédié.
Soluble(s) est un podcast de journalisme de solutions : depuis 2022, un invité, un défi réel en France, une solution déjà déployée avec des résultats mesurables. Écologie, santé, démocratie, travail — 116 épisodes documentés, tous accessibles sur csoluble.media.
Tout a commencé avec une certitude inconfortable : une partie du public que ce podcast voudrait toucher ne peut pas le lire. Pas parce que les sujets sont trop compliqués. Parce que le niveau de langue de l’article est calibré pour quelqu’un déjà à l’aise avec l’information écrite.
Ce n’est pas une réalité marginale. Selon l’ANLCI et l’INSEE, une personne sur dix en France rencontre de fortes difficultés dans au moins une compétence de base — identifier les mots, comprendre un texte, écrire, compter. Et au-delà de l’illettrisme stricto sensu, le tableau est plus large encore : l’enquête PIAAC de l’OCDE publiée en décembre 2024 révèle que 28 % des adultes français affichent un niveau faible en compréhension de l’écrit — contre 22 % lors de la précédente mesure en 2012. La France se situe en dessous de la moyenne des pays de l’OCDE dans tous les domaines testés.
À côté de ça, la lecture quotidienne a atteint son niveau le plus bas depuis dix ans, et la part des lecteurs réguliers a reculé de 5 points en un an — selon le baromètre CNL-Ipsos 2025.
Ce n’est pas une question de QI. C’est une question de code d’accès. Le journalisme de solutions parle souvent à ceux qui savent déjà naviguer dans l’information — or les solutions documentées par Soluble(s) concernent tout le monde.
Le niveau de langage est un filtre invisible. Et personne ne le nomme vraiment — ni les journalistes, ni les éditeurs.
Ce que j’avais déjà. Ce qui manquait.
Il faut d’abord comprendre de quoi on parle — parce que les deux formats ne sont pas du même ordre.
L’épisode audio, lui, n’a jamais eu ce problème. Le format interview est accessible par construction : une voix, une conversation, un tempo humain. Quand Kinda Garman explique que les bureaux sont vides 70 % du temps et que des gens dorment dehors, ou quand Cécile Ravaux raconte que 48 % des Français utilisent l’IA mais que 76 % se sentent non formés — c’est une conversation entre deux personnes, pas un article de fond. L’oral vulgarise naturellement. Il ancre dans le concret, il répète, il reformule. C’est la marque de fabrique du podcast depuis le début.
Le problème, c’est l’article. Chaque épisode de Soluble(s) est accompagné d’un texte écrit — résumé structuré, chiffres clés, passages à retenir, ressources. C’est là que le niveau de langue change de registre. Prenez l’épisode sur les Bureaux du Cœur (ep114) : l’article adulte parle de « modèle à trois têtes », de « portage associatif », d’ »hébergement d’urgence pérenne ». Des formulations exactes, documentées — et qui ferment la porte à une partie des lecteurs. Ou l’épisode Café IA (ep116) : l’article adulte cite « l’adoption la plus rapide jamais mesurée par le Baromètre du numérique en vingt-cinq ans », « dispositif décentralisé », « décider de ses usages numériques en connaissance de cause ». Des phrases qui supposent un lecteur entraîné.
Ce n’est pas une faute. C’est le calibrage naturel d’un journaliste qui écrit pour ses pairs. Mais c’est précisément ce calibrage qu’il fallait décaler.
Une intuition éditoriale, un problème de production
L’idée d’une version « junior » de chaque article traîne dans mes carnets depuis 2023. Le problème était de fabrication : adapter 116 textes à la main, c’est des centaines d’heures. Et le faire mal — une version appauvrie, qui trahit la richesse de fond — serait pire que de ne pas le faire.
La contrainte centrale que je me suis fixée : objectif zéro hallucination, zéro invention. Les modèles de langage ont une tendance connue à « compléter » ce qui manque — à inventer un chiffre plausible, à reformuler une idée qui n’a pas été dite. En journalisme, c’est inacceptable. La solution : Claude ne travaille qu’à partir des sources documentées de l’épisode.
Ces sources, concrètement : les métadonnées structurées (résumé, question principale, actions concrètes, invité, thème) ; l’article adulte ; la transcription complète de l’enregistrement ; et une fiche FAQ issue d’un système RAG — qui permet à l’IA d’interroger une base documentaire plutôt que de s’appuyer sur ce qu’elle a mémorisé pendant son entraînement. Si l’invité n’a pas dit quelque chose dans l’épisode, l’article junior ne le dit pas non plus.
Le workflow — sobre, séquentiel, vérifiable
Comment ça marche — le workflow en quatre étapes
Ce que ça produit concrètement
Voici la différence sur trois exemples réels.
Sur l’épisode Bureaux du Cœur (ep114), l’article adulte structure l’information en « modèle à trois têtes » entre entreprise, association et invité. La version junior commence autrement : « Des personnes sans abri. Des bureaux vides 70 % du temps. Et une idée simple : et si on connectait les deux ? » Même information. Même rigueur factuelle. Porte d’entrée différente.
Sur l’épisode Café IA (ep116), l’article adulte cite le Baromètre du numérique dans ses termes exacts. La version junior traduit : « C’est un drôle de paradoxe : on utilise quelque chose sans vraiment comprendre ce que c’est. » Puis elle explique l’IA générative par une comparaison directe — monter dans une voiture sans savoir conduire. Ce n’est pas une simplification du fond. C’est un autre point d’entrée vers le même fond.
Sur l’épisode adaptation climatique avec Gonéri Le Cozannet, co-auteur du sixième rapport du GIEC (ep103), l’article adulte ouvre sur des données précises : le globe réchauffé de 1,3 °C depuis l’ère préindustrielle, le niveau des mers qui monte de 4 mm par an, les 66 % de côtes françaises en recul, le PNACC-3 et ses 52 mesures. Précis, documenté, dense. La version junior entre par une autre porte : « En pleine canicule, la climatisation peut sauver des vies. Mais si tout le monde l’installe, elle réchauffe encore plus l’air des villes et aggrave les inégalités. » Et quand l’article adulte parle de « relocalisations planifiées », la version junior raconte : à Miquelon, après deux inondations majeures, 89 % des habitants ont voté pour reconstruire leur village 20 mètres plus haut. Le déménagement des 600 résidents prendra six décennies. Ce n’est plus un concept. C’est une histoire.
Les termes qui peuvent glisser sont expliqués au moment précis où ils apparaissent dans le texte — pas dans un encadré séparé. GIEC, submersion marine, relocalisation — comme on le ferait à l’oral.
Ce que ça révèle
Le journalisme de solutions a un problème de distribution que personne n’appelle par son nom. On documente des solutions pour « le grand public » en écrivant pour des lecteurs déjà formés. C’est un angle mort structurel — pas une faute professionnelle.
Ce qui m’intéresse avec ce chantier, ce n’est pas la prouesse technique — 99 épisodes en trois journées de travail intensif, seul, sans budget dédié, avec des outils no-code et une méthode. C’est la question que ça pose : si on peut abaisser le seuil d’entrée sans appauvrir le fond, pourquoi ne pas le faire systématiquement ?
L’IA ne remplace pas le journaliste. Elle lui permet de faire ce qu’il n’aurait jamais pu faire seul à l’échelle — avec les mêmes exigences de fond.
« Junior » — mais pas que pour les enfants
Le nom est trompeur. Ce format n’est pas réservé aux enfants. Les adultes qui lisent peu, qui lisent vite, qui lisent sur mobile entre deux arrêts de métro, sont au moins autant concernés que les 10-12 ans.
Simplifier le registre ne simplifie pas le sujet. Un article sur la rénovation thermique écrit sans jargon reste un article sur la rénovation thermique. Ce qui change, c’est qui peut s’y reconnaître. Ce qui change, c’est qui reste.
Les solutions documentées — agriculture régénérative, sans-abrisme, santé mentale au travail — concernent des gens qui ne lisent pas nécessairement la presse spécialisée. Le format junior est un pont vers eux. Pas un raccourci. Un pont.
Le workflow est reproductible. La contrainte « aucune invention » est documentable. Le template est ouvert. Si d’autres ont envie d’en parler — pour leurs archives, leurs magazines, leurs émissions — la conversation m’intéresse.
À partir de la prochaine saison, chaque nouvel épisode sera accompagné de sa version junior dès la semaine de diffusion.
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J’ai juniorisé 99 épisodes de Soluble(s) avec l’IA. Voilà pourquoi — et comment.
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